Histoire de la physiothérapie à Genève

Comment une discipline née de la gymnastique suédoise et des cabinets de massage est devenue, en un siècle, une profession de la santé à propre responsabilité.

Cette page repose largement sur un travail d’historien : Virginie Hasler, « La physiothérapie en Suisse romande au cours du XXe siècle », Mains Libres n°6, 2011. Les dates qu’elle donne sont les siennes, et nous signalons les désaccords.

Des agents physiques à la gymnastique médicale

La physiothérapie n’est pas née d’une découverte mais d’un regroupement. Au XIXe siècle, on soigne par les « agents physiques » : l’air, l’eau, la chaleur, le froid, l’électricité et le mouvement. Chacun a ses praticiens, ses thermes et ses disputes. La fin du siècle voit, selon l’historien J. Monet, un « renouveau et actualisation des thérapies physiques » : on commence à les traiter comme une famille au lieu de les opposer.

Le mouvement, justement, vient de Suède. Pehr Henrik Ling (1776-1839) formalise une gymnastique médicale et ce qu’on appellera le massage suédois ; l’Institut royal de gymnastique de Stockholm ouvre en 1813. Ses gymnastes descendent travailler en Suisse romande au début du XXe siècle. C’est l’ancêtre direct du métier.

Buste en marbre de Pehr Henrik Ling, toge drapée, posé sur un socle

Buste de Pehr Henrik Ling par Hans Michelsen (Nationalmuseum, Stockholm). L’œuvre sculptée est dans le domaine public, la photographie non : Photo : Osama Shukir Muhammed Amin, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Le mot « kinésithérapie » apparaît presque en même temps, associé à l’Allemand Carl Georgii, collaborateur de Ling. Une société de kinésithérapie se fonde en 1900, et la France crée son diplôme d’État le 30 avril 1946. Cette date explique une partie du présent : quand un Suisse romand cherche « kinésithérapie » sur Internet, il tombe sur des pages françaises dont les règles de remboursement n’ont rien à voir avec les siennes.

En Suisse romande, la mécanothérapie s’installe à l’ère industrielle, d’abord mécanisée : des appareils, des tables, des bains. Puis les médecins débordés délèguent à des auxiliaires, et ces auxiliaires deviennent une profession. La Première Guerre mondiale, les épidémies de poliomyélite et l’entrée de l’orthopédie à l’hôpital accélèrent tout. Il faut des gens formés, donc des règles.

Salle de mécanothérapie avec des blessés assis chacun devant un appareil de mouvement passif

« Institut Lander des Drs Gommaerts et Van Goethem — Mécanothérapie et Rééducation motrice », vers 1914-1918. Auteur inconnu, domaine public, Wikimedia Commons (Archive.UGent).

Besse et Brissard

À Genève en 1910, les docteurs Pierre-Marie Besse et Alexis Brissard créent un service privé de physiothérapie à la Policlinique médicale, avenue du Mail. Brissard donne des cours de massage. L’Institut de physiothérapie de l’Hôpital cantonal suivra, avec une ambition que les archives résument bien : « faire aussi bien qu’à Zurich ». Une figure domine la période, Elise Décosterd, une figure que les archives genevoises mettent en avant à chaque chapitre.

Genève légifère, Vaud suit

La première loi romande n’est pas fédérale, elle est cantonale. Le 11 décembre 1926, Genève adopte une loi sur les professions auxiliaires qui crée trois titres distincts :

  1. Masseur. Le plus ancien, le plus menacé par les médecins qui veulent garder la main.
  2. Praticien en physiothérapie A. Mécanothérapie, électrologie, actinothérapie, thermothérapie. C’est le versant technique, celui des appareils.
  3. Praticien en physiothérapie B. Massage sportif, culture physique, bain d’air et de soleil. Le versant corporel, que la médecine officielle regardait de plus haut.

Tous trois travaillent sous prescription médicale. La contrainte n’est donc pas une invention de 2018 : elle est dans le texte genevois de 1926. Vaud suit deux ans plus tard, avec un règlement sur la profession de masseur du 24 décembre 1928.

Du côté des intéressés, l’organisation précède la reconnaissance. Les masseurs genevois sont en association dès 1918, alors que l’organe faîtier suisse ne reconnaît la section genevoise qu’en 1926. L’actuelle faîtière, Physioswiss, est née en 1919 et revendique 11’775 membres.

1936 : quatre élèves par volée

Les premières écoles officielles romandes ouvrent dans les années 1930. Genève reçoit sa première volée en novembre 1936, et le nombre d’élèves donne la mesure du métier à l’époque : quatre maximum par promotion.

Quatre par volée à Genève pendant que Zurich forme plus large, cela explique la suite. La formation romande reste longtemps un appendice hospitalier dirigé par des médecins, jusqu’à son passage dans les hautes écoles spécialisées en 2006.

Pourquoi la Suisse dit « physiothérapie »

La France et la Belgique disent kinésithérapie. Le Québec, le Canada et la Suisse disent physiothérapie. Ce n’est pas une querelle de vocabulaire : c’est une histoire de reconnaissance professionnelle.

En Suisse romande, le corps médical impose le terme technicien en physiothérapie à partir de 1952, formalisé par les règlements du 3 juin 1957. Les masseurs, eux, obtiennent physiopraticien dès 1959. Le mot physiothérapeute apparaît pour la première fois dans un compte rendu du Conseil d’État vaudois en 1963, et devient officiel avec les règlements du 26 juillet 1966.

Coté international, l’unification du vocabulaire passe par la création en 1951 de la Confédération mondiale pour la physiothérapie, WCPT aujourd’hui World Physiotherapy, qui exporte une « physiothérapie scientifique » et, après 1945, les concepts venus d’Angleterre et du Canada : Bobath, PNF, Maitland, Kaltenborn, McKenzie. Le terme canadien « physiothérapie » s’impose dans les années 1970-80, comme l’explique le physiologiste Nicolas Pinsault.

Résultat pratique pour un patient genevois : chercher « kinésithérapeute Genève » mène à des résultats français où la séance est remboursée sur d’autres bases, avec d’autres plafonds. Le bon mot de recherche en Suisse est physiothérapeute.

Frise chronologique

Dix jalons, tous sourcés. Les dates suisses viennent du travail de Virginie Hasler ; les dates romandes institutionnelles des registres vaudois et genevois qu’il cite.

1813

Ouverture de l’Institut royal de gymnastique de Stockholm

Pehr Henrik Ling y formalise la gymnastique médicale. Ses gymnastes viendront exercer en Suisse romande au début du XXe siècle.

Grande salle de gymnastique avec chevaux d’arçons et suspensions au plafond, v. 1880

La salle de “sjukgymnastik” de l’Institut royal de gymnastique de Stockholm vers 1880. Auteur inconnu, domaine public, Wikimedia Commons (bibliothèque de la Gymnastik- och idrottshögskolan).

1910

Genève : un service privé à la Policlinique médicale

Les docteurs Pierre-Marie Besse et Alexis Brissard ouvrent avenue du Mail. Brissard y donne des cours de massage.

Estampe d’une salle de gymnastique genevoise avec anneaux, cheval d’arçons et poutre

« École de Gymnastique et de Calisthénie à Genève », estampe signée Müller, XIXe siècle. Domaine public, Wikimedia Commons (Akg. ETH-Bibliothek Zürich, GS-GRAF-ANSI-GE-200).

1918-19

Association de masseurs, puis faîtière nationale

Les masseurs genevois se structurent dès 1918 ; la fédération qui deviendra Physioswiss naît en 1919. Genève ne sera reconnue par l’organe faîtier qu’en 1926.

1926

Première loi romande : le 11 décembre à Genève

Trois titres créés, masseur, praticien en physiothérapie A et B, tous sous prescription médicale. Vaud suit avec son règlement du 24 décembre 1928.

1936

Première volée d’élèves à Genève

En novembre, quatre élèves maximum par promotion. Lausanne ouvre dans la même décennie et retient aussi 1936 comme son année de départ.

1951

Création de la WCPT

La Confédération mondiale pour la physiothérapie unifie le vocabulaire et diffuse, après 1945, les concepts Bobath, PNF, Maitland, Kaltenborn et McKenzie.

1966

Le mot « physiothérapeute » devient officiel

Règlements vaudois du 26 juillet 1966, après une première apparition du mot dans un compte rendu du Conseil d’État vaudois en 1963.

2006

Premiers diplômes HES

La formation passe dans les hautes écoles spécialisées. C’est depuis lors le seul cursus qui mène à la pratique indépendante en Suisse.

2020

Le 1er février : la LPSan entre en vigueur

La physiothérapie devient l’une des sept professions de la santé exerçant sous propre responsabilité professionnelle. Cent ans après la Policlinique de Besse et Brissard.

Aujourd’hui

Une école à Genève, et un plafond de trente-six séances

Bachelor of Science HES-SO à la Haute école de santé de Genève, aux Caroubiers. Le débat, lui, est resté celui de 1926 : qui a le droit de prescrire la séance.

Dates qui fâchent

Ce que disent les archives

Genève 1936, Lausanne « une année après »

Dans le travail de Virginie Hasler, Genève reçoit la première volée en novembre 1936 et Lausanne ouvre un an plus tard. C’est la version que nous suivons pour la frise.

Ce que dit l’école

Lausanne retient 1936

La HESAV date l’École de massage de l’Hospice orthopédique à 1936 et a fêté en 2016 les « 80 ans de la formation des physiothérapeutes à Lausanne ». Deux institutions, deux bornes. Nous préférons les montrer plutôt que d’en choisir une en silence.

Autre point que nous ne tranchons pas : quelle a été la première école de Suisse tout court ? Zurich sert souvent de référence comparative dans les textes romands, sans date. Une école de Coire ? Rien de solidement sourcé. Nous laissons la question ouverte.

Une idée reçue à corriger. On lit parfois que la physiothérapie a été reconnue comme profession de santé en 2021, ou qu’un « brevet fédéral de physiothérapeute » ouvre la pratique indépendante. Les deux sont faux. La LPSan est en vigueur depuis le 1er février 2020, et le seul titre qui y donne accès en Suisse est le Bachelor of Science HES en physiothérapie. Il n’existe ni formation ES de physiothérapie, ni brevet fédéral de physiothérapeute reconnu.

Ce que nous n’avons pas pu vérifier

Vous avez un document, une photo, une mémoire ?

Cette histoire se reconstruit avec les archives des cabinets et des écoles. Une photo de salle de mécanothérapie, un diplôme cantonal, un souvenir d’ouverture de cabinet : dites-nous.

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Sources